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Accueil » LETTRE OUVERTE AUX AUTORITÉS DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO SUR LA GESTION DE LA BALEINE ÉCHOUÉE À MOANDA
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LETTRE OUVERTE AUX AUTORITÉS DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO SUR LA GESTION DE LA BALEINE ÉCHOUÉE À MOANDA

Patrick LakweBy Patrick Lakwe15 juillet 2026Aucun commentaire226 Views
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À Son Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’État,
À Son Excellence Madame la Première Ministre, Chef du Gouvernement,
À Son Excellence Madame la Ministre d’État, Ministre de l’Environnement et du Développement durable (MEDD),
À la Direction Générale de l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN),Aux Autorités de la Province du Kongo Central,
Aux institutions scientifiques nationales, aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’aux organisations internationales œuvrant pour la protection de l’environnement.

Objet : Pour une gouvernance intégrée de la façade maritime de la RDC : gestion scientifique de la biomasse côtière, valorisation des ressources halieutiques, crédits carbone bleus et protocoles d’urgence environnementale.

Mesdames et Messieurs,
L’échouage puis l’enfouissement d’une baleine d’environ 12 mètres et de près de quarante tonnes sur le littoral de MOANDA (au PK5) constituent un événement exceptionnel dans l’histoire environnementale contemporaine de notre pays. Au-delà de son caractère spectaculaire et de la fascination populaire qu’il a suscitée, cet épisode représente un test grandeur nature pour notre gouvernance écologique. Il interroge directement notre capacité nationale à répondre efficacement à une urgence biophysique majeure selon les standards scientifiques internationaux et les exigences du droit positif congolais.
I. Un constat ambivalent : l’impératif de salubrité publique face au vide logistique.

En tant que géographe et gestionnaire de l’environnement, je tiens d’abord à saluer la célérité avec laquelle le Gouvernement provincial du Kongo Central et l’ICCN ont appréhendé le péril sanitaire. Une carcasse de cette envergure abandonnée sous un climat tropical est une véritable bombe à retardement biologique. Sa décomposition rapide expose le milieu à une prolifération bactérienne massive (clostridies, salmonelles), génère des odeurs méphitiques et provoque une accumulation de gaz internes (méthane, sulfure d’hydrogène) susceptibles de faire exploser la carcasse. Vos efforts pour interdire la consommation de cette viande — vecteur potentiel de zoonoses et de toxines sévères — et pour éloigner la foule étaient des mesures de salubrité publique indispensables. Cependant, la logistique déployée a trahi une impréparation structurelle criante. Le recours tardif à une grue de grand tonnage en provenance de Matadi, après de multiples tentatives infructueuses avec des engins locaux inadaptés, démontre que le facteur temps a joué contre la science. Faute de protocoles d’urgence et de navires hauturiers capables de réorienter le cétacé vivant vers le large dès les premières heures, l’animal a été condamné à une agonie côtière, transformant une opportunité de sauvetage en une crises s de gestion des déchets.
II. Les failles techniques et environnementales de l’enfouissement à Kitona-Makasamba.

L’analyse des opérations menées dans la périphérie de Moanda, vers le village de Makasamba (proche de Kitona), soulève de graves interrogations quant au respect des consignes environnementales internationales applicables à la biomasse marine en décomposition.
Une baleine de 40 tonnes ne constitue pas un simple déchet inerte. Sa putréfaction génère plusieurs tonnes de lipides, d’azote, de phosphore et de lixiviats acides hautement concentrés. À Moanda, région côtière caractérisée par des formations géologiques sableuses et hautement perméables, le choix du site d’enfouissement exigeait une rigueur absolue :L’absence d’études hydrogéologiques préalables : Les lixiviats issus de la décomposition risquent de migrer verticalement à travers le substrat poreux pour atteindre la nappe phréatique sous-jacente, souvent très peu profonde en zone littorale. Cette infiltration expose les puits et les sources d’eau potable des populations locales à une contamination organique durable. Le déficit de confinement biogéochimique : Les normes internationales imposent l’usage de membranes géotextiles imperméables (ou de bâches de PEHD), la mise en place d’un système de drainage des gaz, ainsi qu’un recouvrement systématique de la carcasse par de la chaux vive (CaO) ou du carbonate de calcium (CaCO₃) pour stabiliser le pH, accélérer la déshydratation et neutraliser les agents pathogènes. Aucune de ces mesures n’était visible sur le site. Le dimensionnement de la fosse : Bien qu’une fosse d’environ 3 mètres ait été réajustée sous la pression légitime des riverains, cette profondeur demeure insuffisante si elle ne respecte pas une distance de sécurité minimale (couramment fixée à au moins 1,5 mètre) au-dessus du niveau piézométrique maximal de la nappe phréatique, et à plus de 200 mètres des habitations et des cours d’eau.
III. L’analyse au prisme du Droit de l’Environnement en RDC.

Sur le plan juridique, le mode opératoire retenu flirte avec le non-respect des textes législatifs qui fondent notre souveraineté environnementale :La Loi n° 11/009 du 09 juillet 2011 portant principes fondamentaux relatifs à la protection de l’environnement :L’article 21 consacre le principe de précaution, selon lequel l’absence de certitudes scientifiques absolues ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement. L’enfouissement sans étude d’impact hydrogéologique viole l’esprit de cet article. L’article 41 impose que toute gestion de résidus ou de déchets biophysiques garantisse la préservation de la santé publique et la protection de la qualité des sols et des eaux. La Loi n° 14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature : En tant que grand mammifère marin, ce cétacé relève du patrimoine faunique protégé. L’article 31 impose à l’État d’assurer la surveillance et le suivi scientifique des espèces, y compris lors de mortalités exceptionnelles, afin d’enrichir l’inventaire et les bases de données biologiques nationales. Le choix de l’opacité et l’absence d’une Évaluation Environnementale Stratégique (EES) ou d’un audit flash mené par l’Agence Congolaise de l’Environnement (ACE) placent cette intervention en marge des standards réglementaires que l’État s’impose à lui-même.
IV. Au-delà du cétacé : repenser la biomasse et le potentiel inexploité de notre littoral.

Cet incident met en lumière une problématique beaucoup plus vaste : l’absence d’une vision stratégique pour la gestion de la biomasse marine et littorale de notre façade atlantique de 37 kilomètres. Moanda et ses environs subissent des dynamiques océaniques complexes où s’échouent régulièrement diverses formes de biomasse (algues benthiques, macro-invertébrés, rejets halieutiques). Actuellement, cette biomasse est perçue au mieux comme une nuisance visuelle ou olfactive, au pire comme un déchet à éliminer. Pourtant, une gestion rationnelle de ce que notre côte peut nous offrir ouvrirait la voie à une véritable économie bleue.
A. Souveraineté halieutique et sécurité alimentaire.

Notre façade maritime, bien que courte, s’ouvre sur une Zone Économique Exclusive (ZEE) d’une richesse biologique insoupçonnée, fertilisée par les nutriments du fleuve Congo. La gestion de la biomasse marine est intrinsèquement liée à la santé de nos stocks de poissons. Aujourd’hui, notre littoral souffre d’un manque criant de surveillance face à la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) pratiquée par des chalutiers étrangers. Faute de moyens de patrouille et de laboratoires d’analyses maritimes à Moanda, nous subissons le pillage de nos ressources halieutiques et la destruction des habitats benthiques par le chalutage de fond. Structurer la biomasse côtière implique de protéger la reproduction des poissons, d’appuyer notre pêche artisanale et de transformer localement les sous-produits de la pêche en intrants pour l’aquaculture ou l’alimentation animale, garantissant ainsi notre sécurité alimentaire nationale.
B. La mine d’or de l’économie carbone :

Le « Carbone Bleu ». Le littoral de Moanda abrite le Parc Marin des Mangroves, un trésor écologique unique en RDC. La biomasse végétale de ces forêts de palétuviers et des herbiers marins adjacents possède une capacité de séquestration du dioxyde de carbone jusqu’à dix fois supérieure à celle des forêts tropicales terrestres. C’est ce que la science nomme le « Carbone Bleu ».Alors que la RDC se positionne fièrement comme « Pays Solution », l’absence de certification et de cartographie rigoureuse de ce puits de carbone côtier nous prive de financements internationaux majeurs. En convertissant la conservation de nos mangroves en crédits carbone bleus sur le marché international, la RDC pourrait générer des millions de dollars de revenus directs. Ces fonds permettraient non seulement de financer l’autonomie de l’ICCN, mais aussi de moderniser les infrastructures de Moanda et de créer des emplois verts pour les communautés locales. La dégradation non contrôlée de cette biomasse côtière équivaut à une perte sèche pour le trésor public et pour l’action climatique mondiale.
V. Recommandations impératives pour une gouvernance d’anticipation et de valorisation.

Pour que cet épisode cesse d’incarner nos faiblesses et devienne le point de départ d’une résilience institutionnelle et d’une souveraineté maritime retrouvée, je recommande respectueusement au Gouvernement de la République d’entreprendre les actions suivantes :La transparence post-crise et suivi sanitaire : Publier d’urgence un rapport technique conjoint (MEDD-ICCN-Gouvernorat) et installer un réseau de piézomètres autour du site de Kitona-Makasamba pour surveiller la qualité physico-chimique de la nappe phréatique pendant au moins trois ans. L’élaboration d’un Plan de Gestion Intégrée de la Zone Côtière (GIZC) : Élargir le cadre réglementaire au-delà des seuls mammifères marins pour y inclure un protocole global de collecte, de traitement, de protection et de valorisation de l’ensemble de la biomasse marine et de la ZEE congolaise. Le déploiement d’une stratégie nationale sur le « Carbone Bleu » : Initier, sous l’égide du MEDD, un inventaire biophysique complet du Parc Marin des Mangroves pour certifier nos stocks de carbone bleu et insérer la RDC sur le marché mondial des crédits carbone marins. Le renforcement de la police des pêches et de la surveillance maritime : Doter les forces navales et les services d’inspection halieutique de Moanda de patrouilleurs hauturiers modernes pour éradiquer la pêche illégale (INN) et protéger les écosystèmes côtiers. La création d’un Institut National de Recherche Halieutique et Océanographique à Moanda : Adossé aux universités nationales, cet institut permettrait de cartographier nos ressources, d’analyser la dynamique des courants et de maximiser les retombées économiques de notre espace océanique. Mesdames et Messieurs, La gestion des urgences environnementales sur notre littoral ne peut plus se réduire à des interventions logistiques d’excavation à la hâte.
Elle doit s’inscrire dans une politique macroéconomique et scientifique ambitieuse qui reconnaît la valeur intrinsèque de notre espace maritime. Notre statut de géant écologique mondial nous impose une rigueur exemplaire : nous devons substituer l’anticipation à l’improvisation, la valorisation économique à la destruction des ressources, et la transparence républicaine au silence institutionnel. Je formule ces observations dans un esprit profondément constructif, patriotique et attaché à la préservation ainsi qu’à la mise en valeur de notre patrimoine naturel, convaincu que la critique fondée sur la science est le levier indispensable à l’amélioration de l’action publique. Je vous prie d’agréer, Mesdames et Messieurs, l’expression de ma très haute considération.

Nino MAMBU LUTUMBA
Géographe – Gestionnaire de l’Environnement
Chercheur indépendant en gouvernance environnementale et développement durable.
Analyste des politiques publiques, de la gestion des risques naturels et de la conservation de la biodiversité
République Démocratique du Congo

Kinshasa, le 06/07/2026

Bemba Gombo Fatshi Judith Suminwa RDC
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